Signes d’artistes dans la jungle urbaine
mai 21, 2008
Dossier documentaire réalisé à partir de rencontres organisées par le Master Culturels dans l’Espace Public Université Paris I Panthéon-Sorbonne, en partenariat avec Hors les murs.
Ceci n’est qu’une sélection du dossier documentaire. Le dossier complet est téléchargeable sur le site.
« L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est
jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête. »
Georges Perec, Espèces d’espaces
Affiches, enseignes, panneaux, mobilier urbain : la ville est saturée de signes de
toutes natures avec lesquels les artistes intervenant dans l’espace public doivent
composer. Quelles stratégies développent-ils pour être visibles, lisibles,
audibles ? Détournement, redoublement, infiltration… ? Comment se jouent ces
rencontres entre signes d’artistes et signes de villes ? Comment sont-ils perçus et appropriés par les différents usagers de la ville ? Quelle lecture en font les différents usagers de la ville ?
Qu’est-ce qu’un signe ?
Le signe
n.m (lat. signum) :
Mot, geste, mimique, etc., permettant de faire connaître, de communiquer : se parler par signes.
Unité linguistique constituée de l’association d’un signifiant et d’un signifié.
Représentation matérielle de quelque chose, ayant un caractère conventionnel : signes de ponctuation.
Syn : indice, marque, symbole…
La sémiotique tente de comprendre le fonctionnement du signe, la construction du sens et de la signification.
Selon le philosophe américain Charles Sanders Peirce tout est signe, tout est
sémiotique. Et si tout est signe, connaître, c’est reconnaître des codes qui émergent sans même que nous y prêtions attention. Pierce propose un schéma triangulaire qui suppose une circulation entre le signe, son objet et l’interprétant. Ce dernier n’est pas le sujet récepteur mais plutôt « le sens qui peut être une idée, une réponse émotionnelle, une action ou un comportement au travers lequel le signe se trouve momentanément traduit. »2 L’interprétant serait le point de vue permettant de rapporter tel signe à tel objet.
Pierce prend davantage en considération l’indice et l’image en tant que manière de penser. L’image se situe alors au carrefour des autres façons de faire signe et tend d’ailleurs à prendre une place prépondérante dans nos sociétés.
Comment la ville devient une « jungle » de signes ?
La ville contemporaine est saturée de signes. Dans les rues, sur les places, sur les abribus, tout au long des « entrées de ville », sur des panneaux publicitaires, sur les vitrines de magasins, au sol, sur des supports réservés à l’information municipale, sur des affiches diverses et variées… Tous ces signes se développent dans l’espace public sans que l’on puisse en maîtriser la croissance : le moindre centimètre de mur ou de sol nu se verra très rapidement envahi par ces plantes voraces. Mais de quoi se nourrissent-elles ? À force d’envahir l’espace urbain, elles engloutissent des lieux qui pourraient être ceux de l’opinion publique, de l’expression des habitants. À ces signes informatifs ou publicitaires s’ajoutent ceux d’artistes qui tentent de trouver leur place dans cette jungle. Les signes d’artistiques ne sont-ils que des éléments supplémentaires de cette jungle ou, au contraire, concourent-ils à recréer des espaces d’expression libre ?
Comment les signes artistiques parviennent-ils à s’insérer
au sein de cette jungle urbaine ?
Le premier problème auquel se trouve confronté l’artiste agissant dans l’espace urbain est la visibilité et la lisibilité de son oeuvre parmi cette multitude de signes. Comment l’artiste peut-il attraper un regard ? Cette recherche de visibilité et de lisibilité se traduit au travers de modes opératoires très variés : s’inscrire dans le cadre d’une commande publique reconnue et validée par les institutions ou au contraire agir dans l’ illégalité, s’infiltrer ou s’exposer, s’implanter sur les murs, les sols ou les véhicules de transport, s’inscrire dans la pérennité ou dans l’éphémère, etc. Chaque artiste développe sa stratégie, inspirée par le contexte même de la ville qui devient alors une source inépuisable d’envies et d’expériences. De quelle manière l’artiste investit-il l’espace urbain ? Quelles techniques utilise-t-il ? Pour quels objectifs ?
Quelles réceptions ?
« La singularité d’une oeuvre dans l’espace urbain ne peut être pensée de la même manière que dans un musée : elle ne s’expose pas seule au regard public, elle tient d’abord aux relations qu’elle active avec l’environnement. »3 Cette phrase de Daniel
Buren traduit le second enjeu de l’artiste urbain : comment faire que le passant devienne spectateur de l’oeuvre ?
Se poser la question du spectateur, c’est se poser la question du sensible dans
l’espace public. Peut-on parler d’adhésion, de refus ou encore d’indifférence face à un signe d’artiste dans l’espace urbain ? Qu’est-ce que cela implique ?
Différents modes opératoires d’intervention urbaine
Face aux multiples signes déjà présents dans la ville, graphistes, grapheurs, tagueurs et autres artistes, usent de méthodes variées pour faire que leurs oeuvres soient visibles aux yeux des passants, pour redonner vie à des espaces abandonnés ou encore pour dévoiler un message aux habitants.
La répétition ou l’accumulation d’un signe ou des dessins aux traits minimalistes, la recherche de reconnaissance et d’identification, le détournement de mobiliers urbains ou d’affiches publicitaires sont des modes opératoires, pour ces artistes de la ville, utilisés à des fins d’intervention ou d’infiltration de l’espace urbain.
L’art public
offert au public in situ plutôt que dans un musée, placé dans des lieux qui ne sont pas toujours valorisés culturellement, l’art public touche à la cité dans son ensemble. Il fait entrer l’art dans un champ civique, impulse des réflexions chez des artistes qui prétendent aussi au titre de citoyens, favorise des expériences artistiques et esthétiques dans des espaces qui, ne sont pas seulement à voir mais à l’investir.
« Aucune rue, nulle part, n’est d’ailleurs jamais nue. Chaque rue renvoie depuis
longtemps à une appropriation toujours déjà entreprise par les urbanistes, les
habitants du quartiers ou des oeuvres d’art anciennes. Circulations utiles ou flâneries s’y confrontent constamment, quoique dans une souveraine indifférence réciproque. Naturellement, les artistes sont conscients du rôle que joue la disposition de l’œuvre dans un lieu précis. La difficulté de maintenir une oeuvre d’art public dans un lieu montre que l’espace public, déterminé par la commande, reste un espace très conflictuel. La commande affronte (et suscite) des rapports de force, des compromis, des identifications, des projets d’érection et de démolition qui travaillent le corps social. […] »
Christian Ruby, extrait de L’art public, un art de vivre la ville, Bruxelles, La Lettre volée, 2001
La légalité des interventions urbaines
Investir la ville, ses murs, ses trottoirs, ses panneaux publicitaires, n’est pas en soi un acte légal. Lorsqu’ils ne sont pas faits sur des supports autorisés ou commandés, ces interventions constituent, pour le droit pénal français, une « destruction, une dégradation ou une détérioration volontaire d’un bien appartenant à autrui », punie :
- d’une contravention de 5e classe (1 500 € ou plus), s’il n’en résulte qu’un dommage léger (Article R.635-1 du Code Pénal),
- d’une amende pouvant atteindre 30 000 € et d’une punition pouvant atteindre 2 ans d’emprisonnement dans les autres cas (Article 322-1 du Code Pénal).
Quelle réception et pour quels publics ?
Nous pouvons peut-être retrouver au sein de la réception du public cette même
dualité entre tag et autres oeuvres comme celles réalisées par Miss Tic, Nemo… En effet, le tag est souvent considéré comme un acte de vandalisme et recueille
généralement un avis défavorable de la part des habitants et des passants. Or, les personnages de Mesnager, Nemo sont accueillis de manière beaucoup plus favorable. Dans le 5ème arrondissement de Paris, au coeur du quartier Mouffetard, la silhouette noire de Nemo court après la blanche de Mesnager tandis qu’un mur de brasserie arbore fièrement les formes plantureuses du personnage de Miss Tic. Là aussi, nous pouvons nous demander si l’esthétique du beau telle que Kant a pu la développer n’est pas une notion qui imprègne fortement les esprits.
Si ces différents projets ne demandent pas « l’avis » des publics, les
« scénographies urbaines » réalisées par Malte Martin les intègrent tout au long du déroulé de l’action. Cela va des emballages des baguettes à ceux des fleurs où l’on peut lire des extraits de poèmes, des citations : les commerçants acceptent ce jeu et se retrouvent intégrés au sein d’un projet. La participation du public devient alors une composante essentielle de ces sculptures urbaines.
Nous pouvons également observer un autre type de réception d’une oeuvre : le
collage réalisé par Gérard Zlotykamien dans le cadre du projet M.U.R. n’a pas
bénéficié d’une médiation particulière. Les passants n’étaient pas forcément au
courant de ce détournement, lequel prête ainsi au doute et au questionnement. C’est avec ce fil tranchant, en perpétuel déséquilibre (est-ce de l’art ou de la publicité ?), qu’aiment jouer les artistes. Ne pas savoir ce que c’est ouvre la voie au doute et peutêtre également à l’envie de retourner voir, auquel cas le passant se transforme en spectateur.
Le texte valait le détour! Merci bien pour ce post fort intéressant. Petite question pour toi:
“Les signes d’artistiques ne sont-ils que des éléments supplémentaires de cette jungle ou, au contraire, concourent-ils à recréer des espaces d’expression libre ?”
Toi, par rapport à ton graph’ tu te situe où?
Merci pour le commentaire Lucas, je vais répondre à tes questions.
A la première je répondrais ceci: Je pense que tous support est un espace d’expression libre. Il appartient à n’importe qui de s’exprimer où il le désire. Seulement à ce moment intervient la notion le légalité. Tu peux écire, dessiner, peindre, graver, afficher où tu veux mais après il faut savoir qu’il y a des lois et que peux risquer gros. Donc cela me mène à répondre que les signes artistiques ne crée pas d’espaces d’expression et qu’ils ne sont que des éléments de cette jungle. Au même titre que des panneaux de circulation, des affiches, des plans, des enseignes, etc…
Ensuite moi pour le graffiti. Comme je vois et je pratique le graff, je ne me dis pas que je fais quelque chose d’artistique. Certains graffeurs font des expos, sont dans des musées, moi ca ne m’interesse pas. Je pense pas que le graffiti soit un art. C’est juste un kiff, comme jouer au foot ou aller en boite. Tu te fais des potes, tu vis des trop bon moment mais tu ne te dis pas que tu fais de l’art. Tu fais ton truc sans trop te poser de questions. On peut dire que le graff, surtout quand tu fais de la répétition du graffiti vandal, c’est de la publicité illégale. Tu t’affiches toi, ton nom c’est tout.